Britannicus Theatre Des Amandiers Critique Essay

Une scène tournante, mais pas de révolution. La mise en scène de Britannicus par Jean-Louis Martinelli, dans la salle transformable du théâtre de Nanterre-Amandiers qu’il dirige, n’a pas de prétention novatrice. Le dispositif scénique circulaire, avec pour seul accessoire un fauteuil - le trône de Néron - ne semble avoir d’autre fonction que de forcer l’écoute. Sur son intention, Martinelli s’explique clairement dans le programme : «Ce n’est pas l’actualité qui nous conduit vers la réalisation de ce Britannicus, mais bel et bien Racine et l’histoire de Rome qui nous permettent une lecture active de l’actualité. Ces rapprochements, le metteur en scène n’a pas à les induire, à les souligner. Ce serait réduire la portée de l’œuvre, il n’a pas à faire le travail du spectateur.»

Cet «efffacement» volontaire de la mise en scène fonctionne d’autant mieux que les acteurs prennent leurs responsabilités. La troupe réunie pour ce Britannicus est d’une notable homogénéité. Pas de maillon faible, juste des styles de jeu différents mais pas dissonants. Du Néron qu’interprète Alain Fromager, on ne perd pas une syllabe, pas une nuance du grand saut dans l’ignominie. Britannicus est le récit du basculement de la conscience, quand la paranoïa (couplée au plaisir de l’arbitraire) finit par l’emporter sur les scrupules, et sur la raison.

Ce vertige du pouvoir, intensément vécu par Néron, n’a en effet nul besoin d’actualisation pour résonner aujourd’hui. Et l’on ne perd rien non plus de l’aveuglement d’Agrippine, la mère dépassée par plus cynique qu’elle (Anne Benoît).

Même attention continue à l’égard de Burrhus (Jean-Marie Winling) et Narcisse (Grégoire Oestermann), conseillers politiques opposés et comme indispensables l’un à l’autre. Plus fragile, ou plus déroutant, Britannicus (Eric Caruso) n’a pas les nerfs du politique, contrairement à Junie (Anne Suarez), loin de la faible victime.

Pas de médiocrité non plus du côté d’Albine la servante (Agathe Rouiller). Martinelli : «le Palais demeure le lieu de l’intranquillité. Nous voulons la rendre palpable, angoissante.» Mission remplie.

René Solis

Britannicus de Racine ms Jean-Louis Martinelli. Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo-Picasso, Nanterre (92). Jusqu’au 27 octobre. Rens. : 01 45 14 70 00.

Comparée aux tragédies féminines de Racine, Britannicus (1669) est beaucoup moins populaire, moins jouée et moins étudiée dans les classes. Et pourtant c’est dans cette pièce que la question du peuple se pose avec la plus grande acuité. À travers la métamorphose de Néron, cet empereur d’abord inoffensif, puis fratricide et tyran, c’est la force de l’opinion publique, ou plutôt ses limites, qui se trouvent interrogées sur scène. En plein cœur de Nanterre, au théâtre des Amandiers, Jean-Louis Martinelli (directeur des lieux) propose cette réflexion à des spectateurs aussi divers que possible. Au fond, qu’est-ce qui légitime le pouvoir ?

La légitimité est en effet le principal problème de Néron, qui doit son trône aux manipulations de sa mère, Agrippine, épouse de l’empereur Claudius. Celle-ci a abrégé les jours de son mari, et intrigué pour que son fils règne à la place de l’héritier naturel, le fils de Claudius,  fameux Britannicus qui prête son nom à la pièce.

Anne Benoît (Agrippine) et Alain Fromager (Néron)

Les premières années, Néron a tout fait pour plaire au peuple et complaire à sa mère. Mais comme le résume d’emblée cette dernière, les choses ont peu à peu changé : « Las de se faire aimer, il veut se faire craindre ». Jusqu’au dernier moment, pour le détourner d’un crime irréparable (le meurtre de Britannicus), le bon conseiller Burrhus tentera de vanter à Néron le bonheur d’être populaire : « Quel plaisir de penser, et de dire en vous-même : / « Partout, en ce moment, on me bénit, on m’aime. /On ne voit point le peuple à mon nom s’alarmer ; / Le ciel dans tous leurs pleurs ne m’entend point nommer… ». Mais il est des moments où, en dépit du raisonnable, l’opinion publique ne compte plus. Ou peut aisément se retourner contre elle-même.

Il y a quelque chose de très conceptuel, voire d’austère, dans cette pièce où les personnages déambulent comme autant d’allégories : le monstre naissant (Néron), le faible offensé (Britannicus), le fantasme de toute-puissance ébranlé (Agrippine), et au loin, hors-scène mais omniprésent, le peuple aux aguets… Même l’intrigue amoureuse qui traverse la pièce semble plus théorique que sentimentale : Néron s’est soudain épris de Junie, fiancée de Britannicus, et c’est ce coup de foudre inopiné qui déclenche le basculement dans l’horreur : c’est au nom de cet amour  aussi improbable qu’opportun que Néron décide de tuer son demi-frère et rival.

Or voilà le prodige de Racine, qui permet de tout incarner en dépit de la froideur apparente de cette intrigue inhumaine : sous sa plume, la métamorphose de Néron est le résultat de deux gestes indissociables : s’émanciper de l’opinion publique et cesser d’être un fils obéissant vont de pair, ce qui est à la fois très symbolique, et très théâtral. Symbolique, parce qu’on ne saurait mieux dire combien le pouvoir, lorsqu’il dégénère, rejoint les plus infantiles pulsions de l’homme. Et théâtral parce qu’une telle collusion entre le registre familial le plus primaire et les enjeux publics les plus graves ne manque pas de susciter sur scène un savoureux mélange des genres.

Il est rare que les mises en scène prêtent vraiment l’oreille à ces ruptures de ton, et assument la dimension quasi burlesque de certains passages. En toute élégance, Jean-Louis Martinelli encourage ses comédiens sur cette voie, et l’effet est des plus réussis.

Ainsi, Alain Fromager interprète un Néron aussi inquiétant que risible – autant dire que sa performance tient du tour de force. Et Anne Benoît incarne une Agrippine aux airs mêlés de mère maquerelle et de reine. On a rarement aussi bien entendu ce qu’il y a de potentiellement comique à voir Néron soudain soumis à sa mère (« Hé bien donc ! Prononcez. Que voulez-vous qu’on fasse ? ») juste après un accès d’indépendance qui se voulait radical (« Mais Rome veut un maître et non une maîtresse »). Surtout, on n’a jamais si bien perçu la fragilité du tyran qui, deux scènes plus loin, de nouveau la tête à l’envers, se soumet aveuglément à son conseiller Narcisse pour se donner une illusion d’indépendance face à sa mère. « – Agrippine, Seigneur, se l’était bien promis : / Elle a repris sur vous son souverain empire. / – Quoi donc ? Qu’a-t-elle dit ? Et que voulez-vous dire ? / – Elle s’en est vanté assez publiquement (…) – Mais Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse ? »…

A la faveur de ce nouveau renversement, on ne manque évidemment pas de relever que « l’opinion publique » est une abstraction sans cesse prise en otage par les puissants : mieux vaut être un tyran haï du peuple plutôt qu’un empereur qui s’humilie « publiquement » devant sa mère.

La mise en scène de Martinelli fait entendre cette dangereuse ambivalence avec un certain humour, mais aussi avec une précision picturale impressionnante. Et en apportant le plus grand soin à la diction de chaque vers, ce qui fait de cette réflexion politique un grand moment poétique.

Britannicus de Racine, mise en scène Jean-Louis Martinelli, au Théâtre de Nanterre Amandiers jusqu’au 27 octobre

 

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